BOUTS, Dirk I
(BOITS, BOUT[E], BOUTSEN, etc.) (Dieric, Dierick)
Haarlem ?, vers 1410/1420 - Louvain, 1475
Peintre de compositions religieuses, de tableaux de justice et de portraits, D. Bouts compte parmi les artistes les plus importants du XVe siècle. Originaire des Pays-Bas du Nord, il est, selon C. van Mander (1604), né à Haarlem, mais aucun document d'archives ne l'atteste. Il exerça son activité à Louvain où est conservé un acte communal daté du 12 juillet 1476, le qualifiant d'origine étrangère : "nativi extra patriam". On ignore la date de sa naissance; on peut la situer entre 1410 et 1420 en se basant sur les événements de sa vie, entre autres sur la date de son second mariage en 1473. De même, on ne sait rien de sa formation et déjà Van Mander posait la question à ce propos : "Qui fut son maître, je ne l'ai pas trouvé". G. Hulin de Loo suppose que Bouts travailla à Bruxelles chez R. van der Weyden, vu l'influence que celui-ci exerça sur son œuvre. Selon W. Schöne et C. de Tolnay, il aurait été formé à Haarlem, en même temps que Petrus Christus et le peintre hollandais A. Ouwater, ce qui expliquerait leur parenté de style. Par contre, E. Panofsky et J. Bruyn estiment que Bouts aurait été influencé plus tard par Christus, en le rencontrant à Bruges. Le fait que l'œuvre de jeunesse de Bouts est marquée à la fois par le style de Van der Weyden d'avant 1450 et par celui de Christus des environs de 1440-1450 explique la difficulté de préciser sa formation. En tout cas, plusieurs documents confirment que Bouts se fixa à Louvain - on ignore à quel moment exactement - après un séjour à Haarlem, dont on ignore aussi la durée. Aurait-il fui la ville en proie à des troubles sociaux en 1444 ? En 1448 au plus tard, il épousa Katharina van der Brugghen, fille d'une riche famille de Louvain. Elle lui donnera quatre enfants dont deux garçons, Dirk II et Albert, qui seront peintres comme leur père. Ce n'est qu'en 1457, à Louvain, que le nom de Bouts apparaît pour la première fois dans les archives. Il est ensuite régulièrement mentionné à propos d'achats ou de successions de propriétés, mais aussi de commandes de travaux. Il est d'emblée cité comme peintre : "Dyeric Bouts schildere" (1457) ou "Theodoricum Bouts pictor ymaginum" (1458). L'intervalle important, environ neuf ans, entre le moment de son mariage et la première mention de son nom à Louvain amène Hulin de Loo et Schöne à supposer que le peintre retourna à Haarlem durant cette période, et qu'il y aurait par la même occasion influencé les artistes du Nord. Cependant, F. Baudouin fait très justement remarquer qu'il est difficile de croire que Bouts aurait quitté Louvain, ville alors en pleine expansion économique et protégeant les arts, après avoir épousé une jeune fille fortunée. On sait par ailleurs que Bouts, après son installation à Louvain, était resté en relation avec le Nord. En effet, C. van Mander signale qu'à son époque, un triptyque se trouvait à Delft, chez Jan Gerritszoon Buytewech, portant une inscription en latin, traduite par l'auteur "Duysent vier hondert ende twee en tsestigh Jaer nae Christus gheboort, heeft Dirck, die te Haerlem is geboren, my tot Loven ghemaeckt..." (En l'an de grâce quatorze cent soixante-deux Thierry, qui est né à Haarlem, m'a peint à Louvain...) D'autre part, dans une note de l'édition de 1609 (en français) et de 1612 (en néerlandais) de la description des Pays-Bas par L. Guicciardini, Pierre du Mont indique que l'on pouvait reconnaître les environs de Haarlem peints d'après nature dans un tableau représentant la vie de saint Bavon, de la main de Bouts pour le cloître des Réguliers à Haarlem (disparu). Bouts a pu peindre cette œuvre avant d'avoir quitté le Nord, mais aussi après, lors d'un séjour. En 1468 ou début 1469, Bouts était nommé peintre de la ville de Louvain. Devenu veuf, il épousa en secondes noces (1473) Elisabeth Van Voshem, laquelle figure comme veuve dans un acte du 25 août 1475. Le 17 ou 27 avril 1475, Bouts rédigea son testament et, selon le chroniqueur louvaniste Molanus (1575), il mourut peu après, le 6 mai de cette même année. Il fut enterré dans la Minderbroederskerk (église des Franciscains) située près de sa demeure.Nous ne possédons aucune œuvre signée de Bouts et peu qui soient authentifiées. Cependant, deux d'entre elles, capitales dans sa production, lui sont attribuées avec une certitude absolue sur la base de plusieurs pièces d'archives : le "Retable du Saint Sacrement", qui se trouve encore aujourd'hui dans son lieu d'origine, dans la collégiale Saint-Pierre à Louvain, et la "Justice d'Othon", deux panneaux restés en place dans l'hôtel de ville de Louvain jusqu'en 1827 (aujourd'hui conservés à Bruxelles, M.R.B.A.B.). On conserve encore à ce jour le contrat de commande et le reçu signé par l'artiste pour le "Retable du Saint Sacrement". Le contrat, conclu entre la confrérie du Saint-Sacrement de la collégiale Saint-Pierre de Louvain et Dirk Bouts le 15 mars 1464, décrit en détail l'œuvre que le peintre aura à exécuter. Des paiements sont inscrits dans les livres de comptes de la confrérie en 1466 et en 1467. La quittance est signée par Bouts peu après le 5 février 1468 pour l'entièreté de la somme due. Quant à la "Justice d'Othon", l'histoire peut en être retracée jusqu'à nos jours, depuis la commande faite à Bouts par la ville de Louvain le 20 mai 1468. Les archives indiquent que l'œuvre devait comporter quatre grands panneaux destinés à la salle de justice de l'hôtel de ville, mais que seuls deux d'entre eux ont été réalisés : "L'épreuve du feu", complètement achevée par Bouts le 25 juin 1473, et "Le supplice de l'innocent", resté inachevé à la mort de l'artiste. A la suite d'une estimation faite par le peintre H. van der Goes, un paiement fut effectué en 1480 par la ville de Louvain aux enfants de Bouts pour la part du travail dont le peintre défunt avait pu s'acquitter. Un triptyque du "Jugement dernier" destiné à l'hôtel de ville avait également été commandé à Bouts par la ville de Louvain ce 20 mai 1468. Selon les comptes de la ville, ce triptyque a dû être terminé fin 1469. Le panneau central représentant le Jugement dernier a disparu et, à la suite de W. Schöne, certains auteurs identifient les deux volets avec l'"Ascension des élus" (Lille, M.B.A.) et la "Chute des damnés" (Paris, Louvre, en dépôt au M.B.A. de Lille). Une copie ancienne (Munich, A. Pin.) donne une idée de l'ensemble, du moins dans les grands traits. Une "Tête du Christ" (Dortmund, Mus. für Kunst und Kulturgeschichte) serait un fragment du panneau central. Sur la base d'arguments stylistiques et aussi de documents littéraires, on attribue avec certitude à Bouts le "Triptyque du Martyre de saint Erasme", avec la représentation de saint Bernard et de saint Jérôme sur les volets extérieurs. Dans sa chronique de 1575, Molanus signale le triptyque comme étant de la main de Bouts, indiquant qu'il était placé dans la chapelle de la confrérie du Saint-Sacrement dans la collégiale Saint-Pierre à Louvain (il s'y trouve encore aujourd'hui). Les comptes de la confrérie, conservés seulement à partir de 1466, ne font pas mention de paiements pour l'exécution de ce triptyque. Celui-ci devait déjà exister car, entre 1466 et 1521, les comptes indiquent que le "scholemeester" Gheert de Smet (ou Gerardus Fabri) demandait de célébrer une messe aux jours de fête de saint Erasme, saint Bernard et saint Jérôme, qui sont précisément représentés sur le triptyque. E. Van Even suggère de voir en Gheert de Smet le commanditaire du triptyque. On peut supposer que l'œuvre fut exécutée avant 1464, ou très vite après. En effet, le contrat passé le 15 mars 1464 pour le "Retable du Saint Sacrement", à la signature duquel Gheert de Smet était présent, stipule que Bouts ne commencerait aucune autre peinture avant d'avoir complètement terminé cette commande.En se basant sur la comparaison stylistique avec les œuvres authentifiées, la critique attribue encore entre quinze et vingt œuvres à Bouts. Le "Retable de la Vierge" (Madrid, Prado) est habituellement considéré comme l'œuvre la plus précoce de l'artiste. Daté des environs de 1445/1450, le retable est stylistiquement proche des œuvres de P. Christus de la même époque (notamment de la "Nativité" conservée à Washington, Nat. Gall.) : silhouettes trapues des personnages, même traitement de la lumière et de l'espace. Comme Christus, Bouts s'efforce d'apporter une synthèse de l'art de J. van Eyck et de R. van der Weyden. Ils furent les deux premiers peintres des Pays-Bas à appliquer leurs connaissances de la perspective à un intérieur. Cette démarche culminera dans la "Dernière Cène" de Bouts (panneau central du "Retable du Saint Sacrement"), première peinture flamande connue composée à partir de l'application rigoureuse des lois de la perspective géométrique. L'influence de Van der Weyden se manifeste ensuite plus fortement et Bouts ne cessera de lui emprunter des motifs. Le "Retable de la Passion" (Grenade, Capilla Real) représentant la "Crucifixion", la "Déposition" et la "Résurrection", en est un des premiers exemples (une réplique de sa main ( ?) est conservée à Valence, Colegio del Patriarca). Tout comme dans le "Retable de la Vierge", Bouts inscrit les épisodes dans des encadrements d'architecture peints en grisaille dans lesquels apparaissent des petits groupes sculptés représentant des épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, repris textuellement à Van der Weyden. Dans d'autres œuvres, Bouts part directement de modèles de Van der Weyden, comme dans la "Mise au tombeau" (Londres, Nat. Gall.), la "Déploration" (Paris, Louvre), la "Résurrection du Christ" (Munich, A. Pin.), les figurations de la Vierge et Enfant à mi-corps ("La Vierge embrassant l'Enfant", Florence, Bargello - New York, Met.; "La Vierge à l'Enfant assis", Londres, Nat. Gall.) et le "Couronnement de la Vierge" (Vienne, Gg. der Akad. der bildenden Künste). Bouts assimila cette influence de manière très personnelle. Les contours incisifs de ses personnages, de plus en plus étirés, traduisent moins l'éloquence dramatique de Van der Weyden que l'expression de sentiments intériorisés et de recueillement. L'espace qu'il dégage ostensiblement autour des silhouettes, en les isolant, accentue cette impression de méditation silencieuse. Ceci se manifeste entre autres dans les scènes de martyre - "Le martyre de saint Erasme" et le "Triptyque du Martyre de saint Hippolyte" (Bruges, Mus. van de St-Salvatorskath., les donateurs sur les volets ont été peints par H. van der Goes) -, dans lesquelles Bouts fait preuve d'une très grande sobriété, refusant tout effet spectaculaire.Molanus notait déjà que Bouts était un peintre de paysage. Ce paysage n'est pas fidèle à la réalité, mais crée un espace et une atmosphère lumineuse dans lequel il situe ses personnages ou les épisodes de sa narration. Bouts est en effet le peintre le plus narratif de sa génération. En intégrant les éléments de sa composition dans un espace ambiant, et non devant un décor, il apparait comme un véritable continuateur de Van Eyck. Il rend les objets et l'effet des matières avec une grande minutie et un sens développé des couleurs. Bouts se révèle aussi un portraitiste sensible. S'il présente son modèle à mi-corps selon la tradition de Van der Weyden, il est le premier à ajouter une fenêtre s'ouvrant sur un paysage, comme dans le "Portrait d'un jeune homme", daté 1462 (Londres, Nat. Gall.) Dans plusieurs aspects de l'iconographie, Bouts fait preuve d'originalité. Il fut l'inventeur du "Salvator Coronatus" (connu par des répliques), inspiré de Van der Weyden, mais qui correspond mieux encore au type du Christ dit Thomas a Kempis, et de la Vierge à la fois "Mater Dolorosa" et "Mater Mediatrix" (coll. priv.), de la "Tête de saint Jean-Baptiste sur un plat", connue seulement par des répliques des XVe et XVIe siècles, dont plusieurs de la main d'A. Bouts. Il a aussi renouvelé le thème de la Dernière Cène en la rendant plus sacrée et plus liturgique : il ne représente plus, comme auparavant, le Christ annonçant la trahison de Judas, mais accomplissant le geste même de la consécration eucharistique. On sait que Bouts reçut des directives de théologiens pour le "Retable du Saint Sacrement".Enfin, il faut rappeler que plusieurs auteurs, comme K. Voll et W. Schöne, ont voulu attribuer des œuvres considérées aujourd'hui comme étant de la main de Bouts à des maîtres de son entourage : le Maître de l'Arrestation du Christ, le Maître de la Perle de Brabant et le Maître de Saint Jean à Patmos. La question reste cependant encore posée à propos de quelques tableaux admis généralement comme étant de la main de Bouts et qui seraient en fait des productions de son atelier ou d'autres peintres travaillant dans son entourage. Bouts exerça une influence certaine sur les maîtres œuvrant à Louvain, et tout particulièrement sur son fils Albert Bouts, mais aussi sur Juste de Gand, le Maître de la Sibylle de Tibur, actif à Haarlem, des peintres allemands comme Heinrich Funhof ou le Maître de l'Autel de Lyverberghe, et sur plusieurs peintres de l'école dite hispano-flamande en Espagne.
Redacteur
- de Patoul, Brigitte
Collecties
- Staatliche Museum zu Berlin (Berlijn)
- Museum van de Sint-Salvatorskathedraal (Brugge)
- Mus. für Kunst und Kulturgeschichte (Dortmund)
- Bargello (Firenze)
- Museum voor Schone Kunsten (Rijsel)
- National Gallery (Londen)
- St-Pieterskerk (Leuven)
- J. Paul Getty Museum (Los Angeles)
- Alte Pinakothek der Bayerischen Staatsgemäldesammlungen (München)
- Metropolitan Museum (New York)
- Louvre (Paris)
- Norton Simon Mus. of Art (Pasadena)
- John G. Johnson Coll. (Philadelphia)
- Museum Boijmans-van Beuningen (Rotterdam)
- Nationalmus. (Stockholm)
- Gemäldegalerie der Akademie der Bildenden Künste (Wenen)
- Koninklijke Musea voor Schone Kunsten van België (Brussel)
- Capilla Real (Grenada)
- Museo Nacional del Prado (Madrid)
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