JUSTUS DE GAND

(Giusto da GUANTO)
Actif à Urbino (Italie) entre 1470 et 1480


Peintre de sujets religieux. Les comptes de la confrérie du Corpus Christi à Urbino font état, de 1473 à 1475, de paiements à un certain Giusto da Guanto pour l'exécution d'un tableau et d'une bannière. G. Vasari précise d'autre part en 1550 que Giusto da Guanto "peignit la "Communion" du duc d'Urbino et d'autres tableaux". Enfin, en 1604 B. Baldi mentionne "Giusto tedesco qui, le premier, fit connaître en Italie l'usage de la peinture à l'huile en peignant le tableau du maître-autel de la confrérie du Corpus Christi à Urbino". Ces renseignements laconiques sont les seuls éléments certains concernant la vie et l'œuvre de ce peintre anonyme d'origine gantoise. Condottiere cultivé, humaniste, Federigo de Montefeltro, duc d'Urbino, décida en 1469 d'édifier un palais et en confia les plans et la conception de la décoration à l'architecte dalmate Luciano di Laurana. Vespasiano da Bisticci, bibliothécaire et biographe du duc, rapporte dans sa chronique, écrite de 1482 à 1498, que le duc Federigo "ne trouvant pas en Italie de maître à son goût sachant peindre des tableaux à l'huile, s'enquérit en Flandre d'un maître qualifié et le fit venir à Urbino pour exécuter de nombreux tableaux de sa main, principalement dans l'un de ses studios pour y peindre les philosophes, les poètes et tous les docteurs de l'Eglise, tant grecque que latine. Il fit aussi le portrait de sa Seigneurie". S'efforçant d'identifier le "Giusto da Guanto" peintre de la confrérie, les historiens fouillèrent les archives gantoises du XVe siècle dans l'espoir d'y trouver mention d'un peintre prénommé Juste ou Justus. N'ayant rien découvert, ils cherchèrent parmi les Josse ou Joos, que les Italiens auraient traduit à tort par Giusto, et trouvèrent un certain Joos van Wassenhove, dont on ne connaissait aucune œuvre. Le registre de la gilde de Saint-Luc à Anvers nous apprend que ce Joos van Wassenhove fut reçu franc-maître de cette gilde en 1460. En 1464 il était inscrit à la corporation des peintres de Gand. En 1467 il se porta garant pour Hugo van der Goes à l'occasion de la réception du peintre dans la gilde gantoise. Un dernier document gantois, aux archives de l'église Saint-Michel, révèle que Hugo van der Goes remit à Joos van Wassenhove, partant pour Rome à une date indéterminée mais antérieure à 1475, le montant d'une dette que lui devait la famille Van der Sikkel. Van Wassenhove résida donc à peine dix ans à Gand. En 1473, les archives d'Urbino mentionnent pour la première fois un peintre Giusto da Guanto. "L'heureuse concordance des dates - écrit J. Lavalleye - est loin de prouver l'identité absolue entre Joos van Wassenhove et le maître dénommé Juste de Gand; mais cette identification se présente comme la seule supposition satisfaisante." Combinant d'une part les éléments biographiques connus de Giusto da Guanto et d'autre part ceux du peintre que le duc fit venir à Urbino et ceux de Joos van Wassenhove, les historiens tissèrent la biographie suivante : Justus de Gand, alias Joos van Wassenhove, serait né vers 1435/1440. Reçu franc-maître de la gilde des peintres d'Anvers en 1460, il s'inscrit en 1464 à celle de Gand. En 1467 il est parrain de Hugo van der Goes lors de son admission au métier. Peu avant 1475 il part pour Rome, H. van der Goes lui ayant facilité le financement de ce voyage. De sa période flamande dateraient une "Adoration des mages" (New York, Met.) et un "Triptyque du Calvaire" (Gand, St-Baafskath.). Appelé par le duc de Montefeltro à Urbino, il y exécute d'abord, de 1473 à 1475, une "Communion des Apôtres" (Urbino, Pal. ducal) pour la confrérie du Corpus Christi. Après l'achèvement de cette œuvre, il peint pour le palais du duc vingt-huit "Portraits d'hommes illustres", aujourd'hui partagés entre le palais d'Urbino et le musée du Louvre; le "Portrait du duc Federigo et de son fils", également encore à Urbino; "Le duc et son fils écoutant une lecture" conservé au château de Windsor; enfin les sept panneaux des "Arts libéraux" dont il ne reste plus que "La rhétorique" et "La musique" à la National Gallery de Londres, "L'astronomie" et "La dialectique", autrefois au Musée de Berlin, ayant été détruits durant la dernière guerre, et les trois autres "Allégories" ayant disparu depuis le XVIIe siècle. Les archives ne citent plus son nom après 1475. On ignore le lieu et la date de son décès. Les œuvres qu'on attribue à Justus de Gand durant sa période gantoise s'apparentent à celles de Van der Goes par leur style réaliste, par un type de personnages populaires. Elles se caractérisent aussi par des anatomies osseuses, par des attitudes forcées ainsi que par une palette aux tons clairs et nuancés, allant du rouge lie-de-vin et du mauve lilas au bleu jacinthe et au vert olive. Les œuvres exécutées à Urbino dénotent encore une certaine recherche de réalisme propre à la tradition flamande, mais révèlent aussi un apport italien et l'influence du milieu humaniste de la cour d'Urbino dans leur monumentalité. On explique l'évolution aussi rapide de l'artiste par son séjour en Italie, ses contacts avec les artistes de la Renaissance et par la rupture avec son pays d'origine. A l'heure actuelle, l'unanimité est loin de s'être faite, tant sur l'identité et la biographie de Justus de Gand que sur les tableaux qui lui sont attribués. L'exposition Juste de Gand, Berruguete et la Cour d'Urbino à Gand en 1957 et le Colloquium qui y fut tenu n'apportèrent guère d'arguments aux thèses soutenues jusqu'alors. En ce qui concerne la biographie, bâtie de toutes pièces sur des textes d'archives disparates et sur des suppositions, on peut faire remarquer que le prénom de Juste ou Justus n'est pas aussi rare en Flandre au XVe siècle qu'on l'a prétendu. Lors du Colloquium de 1957, il fut révélé que parmi les nombreux artistes et artisans inscrits à la confrérie de Sainte-Barbe des Flamands à Florence vers 1445-1450, figurent plusieurs Justus, Juste et Giusto en même temps que des Jost ou Joest, notamment un Juste Walterson van Ghent, dénommé plus loin Giusto di Gualtieri di Gante. D'autre part, en 1763, Mensaert signale dans l'église Saint-Jacques à Gand "deux tableaux peints par Justus de Gand qui était disciple de Jean van Eyck et en grande réputation environ l'an 1450", tableaux que J. Passavant décrit encore au XIXe siècle comme représentant "Le crucifiement de saint Pierre" et "La décollation de saint Paul", mais disparus depuis. Il n'est pas exclu que le Giusto da Gualtieri di Gante de Florence soit le même artiste que le Giusto da Guanto d'Urbino auquel la confrérie du Corpus Christi s'adressa pour peindre la "Communion des Apôtres". En effet, il n'est écrit nulle part que la confrérie fit venir cet artiste de Flandre. C'est de Florence aussi que la même confrérie fit venir vers 1465 Paolo Uccello pour peindre le retable au maître-autel de leur église, mais dont il n'exécuta finalement que la prédelle encore conservée à Urbino. S'il en était ainsi, Justus de Gand serait né au tout début du XVe siècle, aurait connu Jan van Eyck comme l'avancent d'ailleurs Sanderus et Mensaert, serait parti pour l'Italie où il est inscrit à la confrérie des Flamands de Florence en 1445, confrérie qui avait précisément sa chapelle et sa salle de réunion à l'église de la Santissima Annunziata pour laquelle Fra Angelico peignit en 1448 une "Communion des Apôtres", sujet encore inconnu en Flandre à cette époque. Rien ne prouve d'autre part, comme l'écrit aussi J. Lavalleye, que le Giusto da Guanto qui travailla de 1473 à 1475 pour la confrérie du Corpus Christi soit le même peintre, le "maestre solenne", que le duc Federigo fit venir de Flandre et qui fut actif au palais du duc jusqu'en 1476, date de l'achèvement de son studiolo. En ce qui concerne les œuvres attribuées à Justus de Gand par ses biographes, tant pour sa période flamande que pour sa période italienne, les rapports de style qu'ils invoquent ne sont pas aussi évidents. Le "Triptyque du Calvaire" de la cathédrale de Gand, que l'on date vers 1465, fut successivement attribué à Memling, à l'énigmatique Gérard Van der Meiren, à Daniel de Rijke, dont on ne connaît aucune œuvre, puis finalement à Justus de Gand, alias Joos van Wassenhove, thèse mise en doute ou rejetée aujourd'hui par la plupart des critiques et historiens de l'art. En effet, puisque la "Communion des Apôtres" fut exécutée après le "Triptyque du Calvaire", comment expliquer qu'elle lui soit si inférieure ? Le seul dépaysement ne suffit pas. "On identifie souvent, écrivait récemment D. De Vos, le peintre de ce "Calvaire" extrêmement raffiné à Giusto da Guanto. Le travail de ce dernier semble toutefois trop grossier et trop malhabile pour que l'on puisse soutenir cette hypothèse." En ce qui concerne les œuvres de la période italienne, s'il est inadmissible, comme le déclare J. Lavalleye, de récuser le témoignage contemporain de da Bisticci, qui conclut à l'unité de conception et de réalisation des portraits, on reconnaît une certaine inégalité parmi les œuvres exécutées pour le duc d'Urbino, les unes étant plus flamandes, les autres plus italiennes, voire espagnoles. Il est probable que le maître flamand, quel qu'il soit, travailla en collaboration, et cette thèse est celle de plusieurs historiens. Justus de Gand serait ainsi l'initiateur qui se fit aider ou dont l'œuvre fut achevée par d'autres artistes engagés par le duc. Certains voient en lui l'exécutant de la conception d'un confrère, tels Melozzo da Forli ou Giovanni Santi, dont les noms ne sont plus guère suggérés aujourd'hui, ou l'Espagnol Pedro Berruguete qui aurait même pris une part prépondérante dans la décoration du studiolo. En conclusion, quelle que soit la nationalité du maître qui a conçu ces œuvres, elles ne sont ni flamandes, ni italiennes, ni espagnoles. On n'a pas assez insisté sur le parallélisme qui existe entre ce que l'on devrait appeler "l'Ecole d'Urbino" où, comme l'écrivait L. Hourticq, "l'influence de mécènes très cultivés rapprocha dans une même faveur le réalisme flamand, la science florentine et l'ingénuité d'Ombrie", et l'Ecole de Fontainebleau où, au XVIe siècle, des artistes étrangers, pour la plupart italiens, mais aussi flamands, attirés par un monarque pour décorer son palais, créèrent un style nouveau composite qui, écrira Dorival, "modifiera l'art français dans son iconographie et dans son esthétique sans en modifier l'esprit".

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