ENSOR, James

(Sidney, Edouard)
Ostende, 1860 - 1949


Peintre génial et visionnaire, il aborde tous les sujets : scènes de genre, natures mortes, portraits et surtout autoportraits, paysages, masques et squelettes ont fait sa réputation. Graveur. Il domine de son audacieuse modernité tout l'art belge et figure parmi les précurseurs, au même titre que Van Gogh ou Gauguin. De père anglais, un raté qui finira alcoolique mais qu'Ensor admire, de mère flamande, appartenant à une petite bourgeoisie très matérialiste. Le milieu familial, les obligations entraînées par le magasin de souvenirs d'Ostende qui fait vivre la famille pèseront sur son épanouissement. Fréquente l'académie de Bruxelles de 1877 à 1880. Parmi ses condisciples, F. Khnopff et W. Finch. Son amitié avec la famille du professeur Rousseau, à Bruxelles, l'introduit dans un milieu d'intellectuels anarchisants. Il expose à Bruxelles à La Chrysalide (1881), à L'Essor (1882), au Cercle artistique et littéraire (1884), mais il essuie aussi ses premiers refus (salon d'Anvers, 1882; salon de Bruxelles, 1884). Membre fondateur du cercle avant-gardiste, les XX (1883-1893), qui expose chaque année, il exercera une grande emprise sur Finch, Vogels, Van Strydonck, mais la perdra lorsque l'influence française et notamment celle des divisionnistes deviendra prépondérante. Il prendra très à cœur ses démêlés avec Octave Maus, secrétaire des XX, ainsi que les attaques de la presse auxquelles il réagit comme un écorché vif. A partir du moment où son œuvre s'oriente vers le fantastique et le bouffon, il ne sera plus guère compris. Quelques personnalités d'élite le soutiennent : Eugène Demolder, Emile Verhaeren, Grégoire Leroy. Rentré à Ostende en 1880, il habite avec ses parents et dispose d'un atelier sous les combles. Il quittera peu la mer du Nord qu'il vénère. Voyage en Angleterre en 1886; se familiarise avec l'œuvre de Turner déjà connue par des reproductions. 1887, son père meurt. 1888, il se lie avec Augusta Boogaerts, La Sirène, qui sera son amie à vie. Elle obtiendra de lui des œuvres qui deviendront ensuite la propriété de sa sœur, puis celle de son fils. En 1892, E. Demolder publie la première monographie qui lui est consacrée. En 1908, Verhaeren publiera à son tour une pénétrante étude. C'est également en 1892 que la sœur cadette d'Ensor, Mitche, qu'il a souvent peinte, épouse un négociant chinois. Celui-ci la quitte peu après. Mitche et sa fille Alex - surnommée La Chinoise - vivront à ses côtés et lui causeront bien des soucis. Cette nièce épousera Richard Daveluy et le couple, qui habitera Ostende, possédera aussi des toiles. Peu après sa première exposition personnelle à Bruxelles, en 1894, l'Etat belge lui achète “Le lampiste" (1880, Bruxelles, M.R.B.A.B). En 1898-1899, Ensor expose à Paris au Salon des Cent, organisé par la revue "La Plume". Les Français ne comprennent rien à cet art à la fois tragique et bouffon. Mais la revue "La Plume" lui consacre un numéro spécial plein de témoignages. A partir de 1900, sa production se ralentit et son génie créateur baisse. Plusieurs thèses expliquent ce déclin. Pour P. Haesaerts, il y a cassure et celle-ci est d'ordre psychologique : Ensor doute de lui-même. Après la dissolution des XX auquel a succédé La Libre Esthétique dirigée par O. Maus, Ensor a voulu mettre en vente pour 8500 francs le contenu de son atelier. Pour le Dr Piron, la tendance masochiste et le mépris de soi retentissent sur le plan de la sexualité. Sa virilité est en cause. D'où angoisse, la création artistique étant l'équivalent de la sève virile. R. Delevoy semble épouser cette thèse. Quoi qu'il en soit, Ensor s'adonne à la musique sur un harmonium offert par son admiratrice Emma Lambotte. Il compose en 1907 un ballet, "La gamme d'amour". Musique, décors et costumes le sollicitent jusqu'en 1914. Le ballet sera exécuté à l'Opéra d'Anvers en 1924 et au Théâtre de Liège en 1927. Malgré le déclin de son génie, sa réputation s'affirme, fondée sur des œuvres anciennes, sur une meilleure compréhension de leur modernité, mais aussi sur sa personnalité remuante, ses discours fracassants, ses écrits pleins d'inventions verbales qui feront l'objet de plusieurs publications (la première en 1921). 1911, le peintre allemand E. Nolde lui rend visite. 1913, R. Wouters sculpte son buste dans la force de l'âge. 1915, sa mère meurt. 1917, il s'installe au 17, rampe de Flandre. Il y maintient au rez-de-chaussée la boutique de souvenirs, mais rien n'est plus à vendre. C'est là qu'il recevra la visite de ses admirateurs de plus en plus nombreux. 1920, la galerie Giroux, à Bruxelles, organise la première exposition importante. 1929, presque toute sa production figure au palais des beaux-arts de Bruxelles. "La gamme d'amour" est publiée. Figure haute en couleurs, jouant la comédie de l'homme illustre et prisonnier de son personnage, il préside tous les banquets, toutes les manifestations artistiques. 1929, le roi Albert lui décerne le titre de baron. Il inaugure son monument dans un parc d'Ostende. Il reçoit la cravate de la Légion d'honneur. Il est proclamé Prince des peintres et une médaille est gravée à son effigie. Il meurt en 1949, ses funérailles sont celles d'un roi. Son œuvre a beaucoup évolué depuis le réalisme de ses débuts hyperdoués dans la lignée de la Société libre des Beaux-Arts. Mais très vite la période intimiste - dite bourgeoise - prend forme. Les grandes œuvres, "L'après-midi à Ostende" (1881, Anvers, K.M.S.K.), "Le salon bourgeois" (1881, même lieu), "La dame sombre" (1881, Bruxelles, M.R.B.A.B.), "La dame en détresse" (1882, Paris, Mus. d'Orsay), se distinguent par un climat oppressant, dénué de toute anecdote et néanmoins suggérant un mystère qui les relie au symbolisme. Les masques vivants font leur apparition : “Masques scandalisés" (1883, Bruxelles, M.R.B.A.B.), "Masques singuliers" (1892, même lieu), empruntés aux masques du carnaval amplement célébré à Ostende, mais aussi aux masques de théâtre chinois, et exprimant avec cynisme son idée de l'humanité. Souvent s'y insère une tête de mort, et parfois des squelettes empruntant les gestes des humains s'imposent. "Squelettes voulant se chauffer" (1889, Texas, Mus. Fortworth), "Squelettes se disputant un pendu" (1891, Anvers, K.M.S.K.). Ailleurs éclate l'amour de la vie à travers "La mangeuse d'huîtres" (1882, même lieu), les truculences de la couleur avec "Le chou" (1880, Bruxelles, M.R.B.A.B.). De nombreux autoportraits ont un caractère narcissique dont le tragique ira s'accentuant jusqu'à cet "Ensor entouré de masques" (1899, Aïchi/Japon, Ménard Art Mus.), drame de l'incommunicabilité et de la solitude au cœur d'un bouquet de masques vénéneux parmi lesquels la mort se faufile. Sa conception de la lumière dans certains paysages - "Les toits d'Ostende" (1884, Anvers, K.M.S.K.) - est une transcription profondément subjective de l'impressionnisme. Mais, le plus souvent, elle est instrument de libération, pourvoyeuse de visions fantastiques : "Adam et Eve chassés du Paradis" (1887, Anvers, K.M.S.K.), "Les tribulations de saint Antoine" (1887, New York, M.O.M.A.), "Les anges rebelles" (1889, Anvers, K.M.S.K.). La fuite hors du réel et les souffrances de l'artiste s'affirment par son identification au Christ entrevu comme le Grand Incompris, dans la série des "Auréoles du Christ" (1886) ou des "Sensibilités de la lumière" (1885-1886, Bruxelles, M.R.B.A.B.), et dans “L'Homme de douleurs" (1891, Anvers, K.M.S.K.). Ensor n'a pas un style mais des styles selon ses humeurs. Dans de nombreux dessins et de petites peintures, la sinuosité du tracé prélude aux arabesques de l'Art nouveau. Ailleurs la violence des couleurs est fauve avant la lettre, tandis que l'audace des déformations ouvre la voie à l'expressionnisme. Voir “L'entrée du Christ à Bruxelles en 1889", (Malibu, Paul J. Getty Mus.), peint en 1888, le plus énorme manifeste du modernisme produit au dix-neuvième siècle. Devançant le Christ auréolé mais ignoré par la foule, qui incarne Ensor, les masques grotesques et bigarrés déferlent vers le spectateur comme au cinémascope. Et, parmi eux, la mort est embusquée. Animé d'un esprit libertaire, Ensor s'attaque aux corps constitués : gendarmes, juges, religieuses. Ensor a retravaillé a posteriori certaines toiles en les métamorphosant. Après 1900, lorsqu'il se plagie, antidate, il va jusqu'à calquer des toiles anciennes. Cependant, il y a encore de nombreuses réussites troublantes. Sa technique se caractérise par la versatilité. A ses débuts, il peint beaucoup au couteau à palette. Parfois, il use d'une matière grasse, aux arêtes saillantes; plus tard, son pinceau se fait léger, la couleur transparente. Il dissout la forme; il inaugure la peinture gestuelle, avec frottages, giclures, écrasements. Tantôt la ligne est serpentine, tantôt un rigide cerne noir emprisonne la forme. Après 1900, la main est parfois molle, le tracé confus, la composition chaotique. Comme graveur, il s'impose à côté des plus grands. Là aussi il pratique tous les styles. Son génie touche les peintres germaniques : Nolde, Heckel, Grosz, Kubin, Klee. Les artistes du groupe Cobra se réclament de lui. Son influence en Belgique sera considérable.

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