DE FLANDES, Juan
(Flamenco)
?, ? - Palencia, 1519
Juan de Flandes reçut probablement sa première formation dans le milieu ganto-brugeois du dernier quart du XVe siècle. Toutefois, ce n'est qu'en 1496 que l'on rencontre la première trace documentée se rapportant à cet artiste. Cette année-là, il est engagé par la reine Isabelle de Castille en tant que peintre officiel de la cour, et s'installe alors à Burgos, à la chartreuse de Miraflores, pour y exécuter le "Retable de saint Jean-Baptiste" ainsi qu'un "Ecce Homo". C'est durant ce premier séjour qu'il réalise sans doute un ensemble de quarante-sept tableautins de dévotion pour la reine, connu sous le nom de "Polyptyque d'Isabelle". En 1504, la mort de la reine Isabelle entraîne la fin de son contrat avec la cour. L'année suivante, on le retrouve déjà à Salamanque, alors grand centre de l'humanisme et de la première Renaissance en Espagne, où il peint, de 1505 à 1507, le "Retable principal" de la Chapelle universitaire. De la période salmantine, on retiendra également le "Triptyque de saint Michel", devant orner le monument funéraire d'un chanoine de la cathédrale. Mais c'est en 1509 que s'amorce le véritable couronnement de sa carrière, avec la commande des tableaux destinés à l'agrandissement du "Retablo Mayor" de la cathédrale de Palencia. Cette tâche l'occupera jusqu'à sa mort qui surviendra en 1519, dans cette même Tierra de Campos, au cœur de la Vieille Castille. Un certain éclectisme définit sans doute le mieux Juan de Flandes. Son œuvre, à l'image de sa vie, est partagée d'une part entre la Flandre et l'Espagne, d'autre part entre la tradition gothique du Nord et l'innovation de la Renaissance italienne. Elle traduit l'assimilation progressive par un artiste de deux cultures, de deux "goûts" différents, selon un processus qui se vérifiera tout au long de sa carrière. Une des premières œuvres du peintre en Espagne, l'"Adoration des Mages" (Cervera de Pisuerga, égl. paroissiale, vers 1496), reste fortement marquée par l'esprit flamand qui guida sa première démarche. On en retrouve de fait plusieurs traits significatifs : ambiance méditative; précision dans le rendu des matières ainsi que leur préciosité; scénographie complexe se référant à l'art de H. van der Goes; écriture narrative, "miniaturiste", faisant place au pittoresque, à la poésie, et n'hésitant pas à intégrer plusieurs "temps d'action" dans la même et unique représentation. En bref, une vision analytique de la réalité, décomposée dans ses parties figurées comme dans la gamme de ses couleurs, dont les nuances et le raffinement rappellent Juste de Gand. Cette influence persiste dans la composition du "Retable de Miraflores" (voir le "Baptême du Christ", vers 1498, Madrid, coll. priv.), dont le paysage gagne déjà cependant en ampleur et en unité. Le séjour de J. de Flandes à Salamanque représente une étape décisive de son évolution. Le "Retable principal" de la Chapelle universitaire (voir "Sainte Apolline et sainte Madeleine", 1507, Univ. de Salamanque et "Saint Michel et saint François", 1505/1507, New York, Met.), annonce une monumentalité accrue et une détente des figures. La tendance se confirme dans le "Triptyque de saint Michel" (Salamanque, Mus. Diocesano, vers 1505/1506), dont le panneau central se rattache encore, par sa plastique grêle et l'élégance hiératique de sa figure principale, à l'œuvre de H. Memling. En outre, la période salmantine voit également s'affirmer certains traits spécifiques du langage pictural de l'artiste, comme son goût récurrent pour les reflets incandescents sur les surfaces métalliques, ce qui équivaut à une véritable signature. Mais c'est dans son œuvre principale, le "Retablo Mayor" de la cathédrale de Palencia (1510-1518) que le peintre a atteint sa pleine maturité. Dans une vision à la fois poétique et dramatique se côtoyent deux modes de faire et deux "intelligences" du monde : la "désincarnation" gothique et l'"enracinement" renaissant. La tension entre un langage spirituel et un langage temporel s'exprime à plusieurs niveaux : violents contrastes chromatiques, contrepoint de la forme calligraphique à la violence caricaturale de certaines physionomies et au vérisme archéologique des accidents de la matière. Parfois, l'effet recherché conduit à l'expressionnisme des attitudes ou de certains détails formels, dans un climat teinté de mysticisme et de féerie sacralisée - témoins, ces minéraux précieux qui jonchent le sol ou ces innombrables points de rehaut blanc qui enluminent certaines parties de la représentation - où l'on croit déjà déceler cette attirance singulière de la peinture espagnole pour un double niveau de réalité. Mais la réceptivité du peintre aux tendances de son époque s'exprime encore par d'autres moyens : la présence isolée de motifs décoratifs architectoniques de la Renaissance plateresque, ou encore la technique picturale dont l'important travail de surface s'écarte du métier émaillé des premières réalisations flamandes. Ainsi se présente la peinture de J. de Flandes dans sa saisissante faculté d'intégration, œuvre de premier plan par la dialectique complexe d'acculturation dont elle renvoie l'écho à la charnière de deux mondes : le moyen âge et la Renaissance; le Nord et le Sud. Son retentissement en Espagne trouvera d'ailleurs un prolongement dans la constitution d'une véritable école régionale autour de Palencia, dans les deuxième et troisième décennies du XVIe siècle.
Rédacteur
- De Rycke, Jean-Pierre
Collections
- Collection Thyssen-Bornemisza (Lugano)
- Metropolitan Museum (New York)
- Cathédrale (Palence)
- Mus. Diocesano (Salamanque)
- Université (Salamanque)
Bibliographie
- E. Bermejo, Juan de Flandes, Madrid, 1962.
- I. Vandevivere, La cathédrale de Palencia et l'église paroissiale de Cervera de Pisuerga, in Les Primitifs flamands. I. Corpus, 10, Bruxelles, 1967; Juan de Flandes, cat. exp. Mus. univ./Memlingmus., Louvain-la-Neuve/Bruges, 1985.